Interview:
C'était une conversation avec Nhiem dans un
petit restaurant à Sapa, une région montagneuse
du Nord Vietnam, à 2500 km de Saigon. Une brume
légère, laiteuse traversait notre petite
table, faisant trembloter la lumière vacillante
de la lampe à pétrole suspendue au plafond.
La traversée presque irréelle des nuages
qui ondulaient dans la salle donnaient à Sapa
une ambiance féerique. Pourtant, dans le même
pays, à 2700km de là, au Sud Vietnam, la
température se stabilisait à 30° étouffant.
Sapa, altitude 1650 m.
Xuan Phuong ( XP): Après dix
années de parcours dans tout le pays à la "chasse
des images", que pensez-vous de votre changement
de métier ?
Hoang Nhiem (HN): Dans les premières
années, ce n’était pas du tout
facile. Avec ma formation d'ingénieur de
télécommunications marine en 1985,
j’ai eu l'occasion de parcourir le monde
et inconsciemment, la beauté de la Nature
s'imprégnait profondément dans moi...
La mer m’attirait mais les appels de la Terre étaient
encore plus lancinants. Ne voulant quand même
pas abandonner mon métier d'ingénieur,
j'ai demande à travailler sur terre, dans
le bureau de la Marine à Ho Chi Minh - ville.
Ma demande était rejetée. Alors à 35
ans, j'ai abandonné mon poste et j'étais
devenu photographe amateur. Ce refus de la Marine
a changé ma vie. Avec quelques amis, je
commençais à parcourir le Vietnam
en tant que photographe amateur. De 1993 à 1995,
malgré la qualité encore incertaine
de mes photos, je gardais intact ma passion pour
capter la beauté de la Nature sur place.
Après deux ans de "ballade photographique",
l'argent économisé commençait à fondre
et je pensais sérieusement à devenir
photographe professionnel... Tout d'abord, je voulais
ouvrir un Studio de photos chez moi. Mais je me
suis rendu compte très vite que pour moi,
rester toujours sur place sera impossible. C'est
l'appel des routes, des voyages qui m'attiraient...
Mon programme d'étude pour devenir photographe
professionnel était assez chargé:
il fallait se plonger dans les manuels techniques
pour être à jour sur les progrès
de la photographie, il fallait investir pour les
voyages, et posséder des connaissances approfondies
sur les régions visitées, des investissements
indispensables pour les caméras et accessoires.
Comme je vous ai dis, ce n'était pas facile pour moi de réaliser
ces rêves. Heureusement, ma femme - docteur obstétrique
- me comprend bien et avec sa salle de consultation privée,
c'est elle qui m'a beaucoup soutenu pour protéger le bonheur
familial, élever mes deux fils. Et supporter un mari qui était
constamment absent...
XP : Quel est votre premier appareil
photographique ?
HN : En 1995, c'était un Pronica
6x6 avec film. Aujourd'hui je m'en sers encore de temps
en temps pour photographier avec beaucoup de plaisir.
Puis, c'est un Mamiya format 6x7 en 2001. Et à partir
de 2004, j'ai mon Nikon D2X (caméra digital).
XP : Le premier échec inoubliable
?
HN : J'ai heurte aux premiers échecs
dans les trois premières années de métier.
80% de mes photos prises de 1995 à 1998 ne me
plaisaient pas. A la suite, j'ai tire une conclusion:
entre la beauté d'un paysage capté par
l'oeil humain et cette beauté reflétée
dans l'appareil photo, il y a une grande distance. Si
je suivais une école de formation photographique
professionnelle, je pouvais savoir comment y remédier
rapidement. Mais comme photographe autodidacte, c'étaient
des années de tâtonnement, d'études
techniques nuits et jours et une très grande patience
pour pouvoir rendre "l'oeil du caméra" aussi
sensible que ma vision artistique...
XP : Le ou (les) premier(s) succès
?
HN : À partir de 1999, les premières
commandes de quelques importantes sociétés
de Publicité et des grands journaux de Ho Chi
Minh - ville m'ont donné beaucoup de confiance
en moi-même, surtout ce seront ces mêmes
organisations qui continuent à commander mes oeuvres
jusqu' aujourd'hui. Originaire de Saigon, je ne connaissais
pas encore les montagnes du Nord Vietnam. Décembre
1994 datait mon premier voyage à Sapa. Immédiatement,
ces paysages magiques avec les mers de nuages qui changent
de couleurs à tout moment, avec toute cette beauté majestueuse
et ensorcelante m’ont profondément ému.
Je continue à photographier Sapa depuis plus de
10 ans avec 38 visites et chaque voyage à Sapa
me donnait la même impression de bonheur, d'excitation
indescriptible... De Saigon à Sapa, c'est plus
de 2500 km de distance. Je m'y rendais par tous les moyens
: par train, par moto, j'ai laisse même une moto
Honda 70cc a Sapa pour pouvoir escalader ces versants
de montagne abruptes... Tous ces moyens et une tenace
patience, beaucoup d'endurance aussi pour pouvoir avoir
comme "trésor personnel" plus de 1000
photos sur cette reg ion... En 2003, Sapa fêtait
son 300eme anniversaire. J'ai décide de faire
une exposition sur Sapa a Hanoi et a Ho Chi Minh - ville
et de réaliser un album sur les images de Sapa
pour commémorer cette importante date. Le grand
intérêt que
le public de Hanoi et de Saigon portait à mes expositions et
mes livres m'a énormément encourage. "Mais",
dans la vie, il y a toujours un... "Mais"... Après
ces événements artistiques, on m'a colle un surnom " Nhiem
Sapa". Je ne me sens pas à l'aise. J’ai parcouru
plusieurs fois du Nord jusqu'au Sud Vietnam avec dans ma collection
plus de 5.000 photos. .J'ai vécu des moments exaltants entre
le Delta du Fleuve Rouge du Nord jusqu'a la Plaine des Joncs du Sud,
des forets séculaires dans les Haut Plateaux jusqu'aux paysages
poétiques de l'ancienne ville royale de Hue... Donc, en 2006,
j'ai décide de faire a Saigon ma seconde exposition personnelle "Panorama
du Vietnam". En même temps, je faisais un live show de ma
collection de photos dans l'exposition. Le succès de cette exposition
a une fois de plus, renforce ma confiance en soi-même.
XP : Les clefs de ces succès
?
HN : Présenter un oeuvre au public,
c'est un effort de persuasion pour partager la vibration
esthétique de l'auteur à son
interlocuteur. Pour "souffler de l'âme" à l'image,
il faudra que l'artiste déploie toute son énergie, sa
patience, son endurance, son inspiration dans le travail et une connaissance
approfondie sur la technique de la photographie. Avant l'espoir d'émouvoir
le public, l'artiste doit lui-même sentir l'âme de son
oeuvre. L'émotion artistique par elle-même est très
communicative. Ce n'est pas facile de réaliser, mais c'est vital
que si nous voulons partager ces moments de bonheur aux autres, nous
devons d'abord les ressentir sérieusement dans nous-même.
XP: Des regrets sur l'ancien métier
forme dans une Université très renommée
?
HN: Dans les premières
années, quelquefois oui. Surtout
après quelques échecs.
Mais plus les années passent,
plus j'ai de confiance dans mon métier
de photographe. Et aujourd'hui, c’est
un grand bonheur pour moi de faire ce
choix. Imaginez-vous, ce n'est facile
de changer de métier à 35
ans, quand même...
XP : Merci de cette conversation.
Sapa continuais a nous environner dans sa magique
voile bleuâtre de nuages. Deux grands bols de soupe
bien chaude nous attendaient et au-dessus de nos têtes,
la douce lumière ambrée de la lampe à pétrole
continuait à se balancer tout doucement...
Xuan
Phuong
Quelques
photos de notre rencontre avec le photographe Hoang
Nhiem
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